C’est un thème qui a fait une apparition surprise dans de nombreux médias francophones cet été : BFM, Le Grand Continent, La Tribune et de nombreux posts très relayés par des influenceurs tech sur LinkedIn ont évoqué la constellation Rassvet, qu’il est aisé de qualifier de “Starlink Russe”. C’est un raccourci, qui a des avantages (le public sait sur quoi on écrit) et bien sûr des inconvénients, parce que le ton parfois alarmiste de ces articles a pu laisser penser qu’en effet la Russie allait avoir son Starlink, d’ici début 2027. 

Et pour vous dire, même le président Ukrainien Zelensky a tiré la sonnette d’alarme, estimant qu’aidée par la Chine, la Russie pourrait obtenir ce type de système d’ici décembre 2026.

capture d'écran de findrassvet.ru qui est très bien fichu pour comprendre les actuels transferts de la constellation (sur le graphique cependant on ne voit pas le satellite perdu du lancement n°1)

L’ascension du nouveau Bureau

Pour comprendre l’origine de cette constellation, il faut remonter en 2020. SpaceX fait alors les premières démonstrations de son système Starlink, et OneWeb déploie sa propre constellation de connectivité en orbite basse. Deux énormes projets qui passent à la concrétisation malgré d’énormes obstacles, et dont les premiers résultats génèrent énormément de discussions : ça fonctionne bien, l’électronique des antennes et des satellites est enfin suffisamment mature pour qu’il n’y ait pas trop de sauts de connexion et un très bon débit. Dans le petit monde des satellites, on discute déjà des étapes supplémentaires pour avoir un “réseau internet” spatial, et il n’en manque plus beaucoup, c’est surtout une histoire de capacité des satellites, de stations au sol et de liaisons laser inter-satellites. 

La Russie suit le sujet de près, en particulier pour ses opportunités commerciales. Eh oui souvenez-vous en 2020, elle est l’un des fournisseurs de lancements les plus demandés et respectés, elle envoie même la constellation OneWeb en orbite. Mais la Russie, qui a un énorme territoire à couvrir, pense également à la connectivité de ses nombreuses communautés isolées. Le pays a également de jolis coups à jouer côté technique, leur industrie des propulseurs électriques ioniques est alors au premier plan, et dans les laser inter-satellites aussi, ils sont parmi les pionniers avec ce savoir-faire.

La première impulsion vient du secteur privé, très actif autour de 2020. Marafon, gros opérateur (n°2) de communications russe, rêve de faire son “starlink intégré” et déploie deux projets, un pour la connectivité et un pour l’internet des objets. Pour le premier, il créé le “Bureau 1440”, petite entreprise adossée à l’industrie d’état du spatial russe, avec un nom en référence aux 1440 orbites réussies par Spoutnik. Mais Marafon a beaucoup de mal à lever des fonds. Il a fallu attendre 2021 pour que Roscosmos s’intéresse et s’investisse dans le projet, mais aussi l’invasion de l’Ukraine en 2022. C’est l’année qui révèle tous les avantages et inconvénients des superconstellations de connectivité. Les antennes Starlink font leur apparition des deux côtés de la ligne de front (interdites en Russie, elles sont importées via les voisins du sud ou les pays du Golfe), et deviennent indispensables. D’abord pour fournir un lien entre les unités isolées et leur commandement, puis avec des logiciels toujours plus intégrés pour évaluer les situations tactiques, transmettre des vidéos, piloter des drones, évaluer et diriger des frappes. On ajoute de l’IA aux images. Les systèmes passent très vite de la bricole de génie à l’industrialisation limitée et aux usines. 

Malgré tout, Starlink est un système privé. Lorsque la contre-offensive ukrainienne de l’été 2022 repousse les Russes loin de leur lignes, les soldats ont découvert les limites du bon vouloir d’E. Musk : utilisé dans des actions offensives (c’est “interdit dans les conditions d’utilisation”), le patron fait désactiver le système sur toute la zone de conflit. Toute sa connectivité au mains d’un état, c’est déjà un gros problème de souveraineté, mais alors aux mains d’un seul homme ou d’un board, c’est une vulnérabilité. Cette réflexion fait mouche des deux côtés de la ligne de front. La Russie a compris, dès 2022, qu’il lui fallait massivement investir dans de la connectivité haut débit par satellite. Ce qui tombe très bien pour Bureau 1440 qui avait son projet techniquement bon mais mal financé… Les russes abandonnent l’IoT et se concentrent sur la connectivité. Les portes sont donc ouvertes pour Rassvet (ou Rassviet, avec une translittération un peu plus correcte). A ne pas confondre avec le module Rassvet qui est sur l’ISS…

Bureau 1440 peut donc se concentrer sur sa constellation, avec quelques contraintes : il faut du matériel russe (ou chinois, non soumis aux sanctions occidentales) et il faut aller vite. L’entreprise réussit un tour de force grâce à ses nouveaux moyens, en déployant deux générations de prototypes en 2023 et 2024, la première pour tester ses fréquences et les antennes, et la seconde pour mettre en place ses nouvelles charges utiles de communication par laser inter-satellites. Les satellites ont pris du poids (la génération “finale” pèse au moins 370 kg) mais leurs performances sont bonnes. Mieux, les liaisons laser démontrent des capacités de transfert de vidéo à la hauteur des demandes du commandement russe. L’entreprise décide de les déployer par lots de 16 avec leur design “plat” à la Starlink, sur Soyouz 2.1b (la version la plus puissante et la plus chère de Rkts Progress). Officiellement ils servent encore à la connectivité des régions isolées russes, à l’agriculture et aux cas d’urgence… En réalité, tout le monde sait que leurs orbites seront optimisées pour les passages au-dessus de l’Ukraine. S’il restait des doutes, les décollages depuis Plesetsk, d’où ne décollent en pratique que les satellites militaires, les auront levés… 

Un satellite Rassvet (dont on ne voit que le panneau solaire replié) dans un hall d'assemblage de Bureau 1440.

Une constellation, plus facile sur Powerpoint

Il ne faudrait pas croire que Bureau 1440 a trouvé une recette que le monde entier leur envie, et réussit son déploiement de constellation mieux que les autres opérateurs autour du monde. Non, mettre en place une constellation de connectivité est un cauchemar logistique, productique et opérationnel… En temps de paix. Car les équipes doivent aussi composer avec des budgets à la baisse, des réquisitions, des personnels qu’il faut réussir à payer (l’état russe n’est pas connu pour rembourser ses contrats à temps) et à protéger de la conscription, sans oublier les bombardements, sur lesquels nous reviendrons. Le premier lot de 16 satellites Rassvet est prévu pour fin 2025, mais ne décolle finalement de Plesetsk que le 24 mars 2026. Et à cause de leur masse, les satellites sont éjectés sur une orbite relativement basse, sous les 300 km. Soit ils sont activés et vont rapidement se positionner, soit ils rentrent se désintégrer dans l’atmosphère en quelques jours ou quelques semaines. 

Le lot numéro 1 a réservé son quota de surprises. D’abord, un satellite ne manœuvre pas du tout et rentre dans l’atmosphère début juin, il n’en reste donc que 15. Puis, les autres grimpent sur leur orbite opérationnelle en ordre dispersé… Et ce n’est pas celle qui était initialement prévue, puisque les satellites se suivent à 510-520 km d’altitude au lieu des 550-600, ou même 800 attendus ou annoncés au fil des années. Il faut croire que la couverture est meilleure au-dessus de la Crimée et du Donetsk. Mais sur ces 15 satellites, en août il en reste encore 2 qui poursuivent leur manœuvre alors même que le deuxième lancement de Rassvet a eu lieu. 

Le deuxième lot a donc décollé le 19 juillet, soit avec pratiquement quatre mois d’écart. Il ne faut pas généraliser pour cet intervalle, il est généralement plus long au début des déploiements pour avoir un peu de temps afin de gérer les imprévus. Sur ces 16 satellites, il est pour l’instant un peu trop tôt pour tirer des conclusions. Aucun n’est rentré dans l’atmosphère, mais deux ont l’air à l’abandon, tandis que les autres grimpent en ordre dispersé à des altitudes pour l’instant très limitées autour de 360 km. Si on projette que ces deux satellites ne survivront pas, cela donne un bilan au 1er septembre de : 

  • 32 satellites lancés en tout dont

  • 13 satellites opérationnels en place

  • 16 satellites opérationnels en transfert (ils ne servent sans doute pas pour la connectivité)

  • 1 satellite détruit, 2 inactifs et bientôt détruits sauf récupération in extremis. 

Un taux de perte d’environ 10%, ce n’est pas un bon chiffre dans ce domaine. Pour information, seuls un ou deux satellites OneWeb sur environ 650 lancés ont été défaillants, tandis que SpaceX a d’excellents chiffres de fiabilité : certes, plus de 1500 de leurs satellites ont déjà été désorbités, mais c’était à la fin de leur durée de vie prévue d’environ 5 ans pour la grande majorité d’entre eux. Donc en admettant que les 17 satellites en transfert réussissent tous à parvenir à la bonne orbite et à être opérationnels, un “score” de 29 sur 32 après 6 mois c’est pas fou… Bureau 1440 aura donc trois options. Soit ils accélèrent, et on pourrait avoir un nouveau décollage d’un lot de Rassvets d’ici probablement fin septembre (passage de 4 à 2 mois puis un mois), soit ils restent au rythme actuel en faisant de petits ajustements sur la production et on aura un décollage fin octobre/début novembre, soit ils ralentissent un peu le temps de corriger, ce qui fait un décollage avant la fin d’année. 

Ce qui nous donne une fourchette pour le 1er janvier 2027

  • Scénario “optimiste” : 80 satellites lancés, environ 40 en place, 29 en transfert, 11 perdus. 

  • Scénario “moyen” : 64 satellites lancés dont un lot à la toute fin d’année, environ 29 en place, 29 en transfert, 6 perdus

  • Scénario “lent” : 48 satellites lancés, 29 en place, 15-16 en transfert, 3-4 perdus. 

Quelles capacités à court et moyen terme ? 

L’année avance vite. On peut déjà affirmer que ceux qui craignaient que Bureau 1440 réussisse à envoyer 156 satellites comme prévu (soit 10 tirs) n’auront pas à s’inquiéter outre mesure pour 2026. Quatre, peut-être cinq ce ne serait pas étonnant, mais plus, non. D’autre part, il y a cette question de la fiabilité, mais occupons nous plutôt des capacités. Actuellement, les 12 satellites en place peuvent fournir une poignée (quelques dizaines de minutes) de connectivité au-dessus du front, une, deux ou trois fois par jour. Pratique pour une démonstration, mais ce n’est pas utilisable de façon opérationnelle pour les unités de l’armée russe, d’autant qu’il faudra penser à équiper les unités au sol et les bataillons de drones de terminaux compatibles et du logiciel, etc.Pour 2026, les ukrainiens sont donc tranquilles. 

La situation est moins claire en 2027. Tout repose en effet sur ce que l’armée russe considère comme étant une bonne capacité initiale pour la constellation. Il faudra au moins 288 satellites pour que Rassvet puisse garantir une connectivité continue et une couverture globale, mais probablement un peu moins pour une région spécifique, surtout si les orbites et les déploiements sont optimisés pour couvrir une seule zone, comme on peut s’y attendre en Ukraine. Si Bureau 1440 peut augmenter sa production comme prévu, obtenir ses lanceurs et décoller à temps, il est tout à fait possible que les 156 premiers satellites soient opérationnels autour de la mi-2027, et que la couverture globale soit atteinte autour du début 2028… Ce qui nécessiterait quand même entre 12 et 14 fusées Soyouz dédiées envoyées toutes les 4 semaines l’année prochaine au service de Bureau 1440. 

Est-ce impossible ? Non, techniquement la Russie a tout ce qu’il lui faut pour le faire… N’oublions pas qu’elle produisait durant un temps des Soyouz à la chaîne, et qu’elle peut sans problème majeur revenir à plus d’une vingtaine de lancements par an… En temps de paix. En terme de capacités, Bureau 1440 tablait l’année dernière sur 900 satellites à l’horizon 2030, et si c’est un peu ambitieux ce n’est pas non plus délirant. Si d’ici là ils commencent à penser au remplacement des premières unités, on peut tabler sur une constellation d’environ 500 à 600 satellites de connectivité centrée sur les besoins des forces armées russes. 

Et c’est là le problème. On compare avec Starlink, et Eutelsat OneWeb, et d’autres. Mais Rassvet n’aura qu’un client majeur, une seule mission principale au service de son client : assurer la connectivité des forces russes. Starlink est infiniment plus capable, même aujourd’hui, même en 2024, que Rassvet… Mais les deux constellations n’ont pas le même objectif, car Starlink est un système commercial global utilisé par les forces armées (ukrainiennes en particulier mais pas que), tandis que dans sa forme actuelle, Rassvet n’est destiné qu’à un seul usage. Il pourrait donc, malgré un nombre de satellites très limité, fournir des performances proches voire équivalentes sur le théâtre ukrainien. Encore faut-il disposer du matériel au sol, comme on l’a déjà vu plus haut… Mais c’est là que la Russie a un voisin tout prêt à lui vendre de la technologie de pointe pour les antennes et la production de masse, c’est à dire la Chine. Tant que la Russie a des capitaux, du pétrole et du gaz, la Chine sera prête à l’aider pour produire ce genre de composants, et ce sera probablement d’une qualité égale à ce que Starlink peut fournir aujourd’hui. 

Triple vue de l'évolution des satellites Rassvet avec leurs trois générations de 2023, 2024 (prototypes) et 2026.

Donc en termes purement capacitaires, si le déploiement de Bureau 1440 se poursuit avec une augmentation de rythme significative, la Russie aura remplacé Starlink par son propre système étatique de défense sécurisé d’ici fin 2027 ou début 2028. Mauvaise nouvelle. 

Des bâtons dans les roues

Si l’Ukraine et ses alliés souhaitent que ce déploiement soit stoppé ou dure plus longtemps que prévu (ne nous leurrons pas, si la priorité est suffisante, la Russie finira bien par remplacer Starlink, même avec un système boiteux) et que le conflit n’est pas terminé dans les 18 mois, il va falloir trouver des axes pour lutter contre Rassvet. Disons le tout de go, si le système devient opérationnel, il n’y aura probablement pas grand chose à faire : détruire les satellites en orbite est un jeu très risqué et à double tranchant, tout le monde peut imaginer à quel point c’est une mauvaise idée. Brouiller Rassvet ne sera pas facile non plus, les bandes de fréquences étant relativement adjacentes à celles de SpaceX, il est possible de “cracher des watts” pour empêcher les communications sur les deux systèmes mais probablement pas d’isoler l’un des deux. Et c’est difficile (les antennes “sautent” d’une fréquence proche à l’autre). La seule bonne solution est de réussir un coup digne du Mossad en ayant un accès backdoor sur les antennes pour avoir les communications en clair. Pas impossible, mais on en conviendra, pas aisé : il ne faudrait pas non plus trop prendre les Russes pour des imbéciles. 

Freiner et/ou stopper le déploiement de Rassvet n’est pas trivial non plus. La solution globale simple est de gagner le conflit au sol avant, ou de tant étouffer l’économie Russe qu’elle n’aurait plus les moyens de mettre Rassvet en place. Les ukrainiens s’y emploient, mais dans l’horizon donné, je ne suis pas sûr que cela puisse suffire. 

Il y a également des moyens plus directs, à savoir des bombardements. Là encore, trois possibilités : frapper les lignes de production de Bureau 1440, frapper les lignes de production de Soyouz et frapper les sites de lancements. Des solutions qui ont également attiré les ukrainiens. Ces derniers tentent depuis début 2026 d’atteindre le cosmodrome de Plesetsk et d’abîmer l’infrastructure de Roscosmos sur place. Malgré tout, c’est difficile. La zone est très, très hautement militarisée et protégée par des moyens anti-aériens bien fournis. Grâce aux installations spatiales, il y a des radars performants et à longue portée, et il y a suffisamment peu d’habitants dans la région pour envoyer assez de plomb en l’air pour concurrencer un cumulus en cas d’arrivée de drone. Reste que les ukrainiens ont essayé, et plusieurs fois, en particulier lorsque les russes ont eu une Soyouz sur le pas de tir. 

Eh oui, c’est aussi un symbole : imaginez une Soyouz détruite sur son site de lancement, avec des satellites sous la coiffe, c’est une perte économique autant qu’une perte de morale importante. La tâche est complexe... Faisons confiance aux bataillons de drones, qui n’ont sans doute pas baissé le pavillon. Avec une autre difficulté, il n’est pas aisé de savoir quel impact ont eu les frappes à moins d’avoir de véritables colonnes de fumées et/ou d’énormes trous dans les hangars. Un site de lancement comme Plesetsk, c’est très grand. Il y a deux pas de tirs de Soyouz, mais d’autres équipements sont tout aussi rares, comme les trains qui portent les lanceurs, les salles blanches pour la préparation, le bâtiment d’assemblage ou les fermes à carburant. 

D’ailleurs soulignons qu’en juin/juillet, les ukrainiens ont réussi à toucher et même détruire d’importants radars et équipements de suivis de satellites, y compris des antennes qui servent à la télémesure et aux communications (les stations sol). Depuis, une partie des équipements ont probablement été remplacés, mais encore une fois, ce sont des retards qui peuvent avoir une influence. Imaginez un décollage de Rassvet, on l’a dit, les satellites sont injectés sur une orbite très basse. S’ils ne peuvent pas communiquer pendant 15 jours avec les équipes au sol, une part importante de leur carburant va être utilisé pour simplement ne pas retomber dans l’atmosphère !

Pour ce qui est des autres options de frappes, abîmer les capacités de Bureau 1440 n’est pas donné : l’entreprise a plusieurs sites dans la région de Moscou, et j’ignore à titre personnel où sont assemblés les satellites. Les ukrainiens ont choisi l’autre option plus facile, celle de frapper le site de production de Soyouz à Samara, qui lui est connu dans le monde entier depuis les années 60. TsSK BProgress a donc vu deux grands missiles Flamingo (me semble-t-il) faire des trous dans ses halls, un dédié à la préparation des boosters et l’autre sur les ateliers peut-être dédiés à l’électronique de bord. 

Impossible de connaître l’étendue complète des dégâts : ce ne sont pas des entrepôts Wildberries, les halls ne se sont pas consumés de haut en bas sur des kilomètres carrés. Aussi, la chaîne de production de Soyouz s’étale sur environ 18 mois, il y a donc fort à parier que cette frappe réussie du 15 août n’ait pas d’impact majeur pour le ou les prochains trimestres, mais qu’on observe (même sans autre dégâts en Russie) un ralentissement des lancements d’ici le début 2027… Pile au moment où Bureau 1440 aura besoin d’une Soyouz 2.1b chaque mois. Car on ne parle ici que de la constellation de connectivité, mais le reste de la défense russe a toujours besoin de lanceurs lui aussi : pour les satellites en orbite très basse (observation), la cartographie, le renseignement électronique, le radar, le système de géopositionnement Glonass…

Photographie prise en Russie après les frappes de missiles sur le site de production de Samara (crédits inconnus)

Dans la situation actuelle, on peut estimer que les capacités russes n’ont pas été trop égratignées par les frappes ukrainiennes (sinon, comme on l’a dit, de façon économique). Une constellation opérationnelle, de façon peut-être tronquée, est donc pour l’instant à prévoir d’ici fin 2027. Avec quel nombre exact de satellites, difficile à dire. Les retards pousseront sans doute la couverture “permanente” au-dessus de l’Ukraine à la fin de 2027, mais le calendrier reste positif pour la Russie, s’il n’y a pas un coup de frein supplémentaire. Car ne l’oublions pas, on parle ici d’une industrie sensible. Frapper le bon wagon d’un train transportant Soyouz ou un lot de Rassvet, c’est gagner un mois. Frapper le bâtiment d’assemblage à Plesetsk ou un site de lancement, c’est un coup d’arrêt sur un trimestre ou deux. Mais réussir un vrai tour de force comme incendier la production des ordinateurs de bord, la chaîne d’assemblage des turbopompes ou quelques machines spéciales en place depuis le début des années 2000 lors de la mise en place de Soyouz 2, ce serait un véritable jackpot ukrainien. 

Ils ont donc raison de poursuivre leurs efforts. 

Conclusion de l'histoire

Il peut encore se passer beaucoup de choses pour Rassvet. Des pannes à répétition en orbite, ou de mauvais composants, comme c’est arrivé par exemple pour les satellites chinois de SpaceSail (cela leur a coûté un an au moins), des soucis de propulsion ou des durées de vie de composants moins bonnes que prévues, qui ont impacté Starlink. Il n’y a encore qu’une poignée de satellites en orbite, et la Russie n’est pas meilleure que les autres dans ce domaine, elle a donc pris des risques pour tenter de s’affranchir de Starlink et de disposer de son propre système souverain. Les débuts de la constellation ont été très concluants sur le plan technique, et beaucoup moins pour les opérations, donc il va falloir surveiller tout cela. Oubliez les fantasmes d’un “starlink russe”, c’est un système militaire, qui ne sera pas opérationnel et performant avant encore au moins un an. Reste qu’en 2028, il pourrait ajouter un atout nouveau à une Russie en ordre de bataille. 

Et n’oublions pas qu’à cet horizon là par contre, l’Europe n’aura pas encore son système souverain, elle non plus.