Au moment de sortir mon premier article sur le sujet (il est disponible ici : https://leaflet.pub/01a0581f-cc2a-7332-a616-48706746959a) fin août, je réagissais surtout à une première vague de publications dans des médias "grand public". Il se trouve que j'ai moi-même fait partie d'une deuxième vague d'articles plus spécialisés, avec une polémique en prime... Pourquoi ? Tout simplement parce que des médias de confiance, spécialisés dans le spatial, ont affirmé que parce que les satellites Rassviet n'étaient pas déployés à 810 km d'altitude comme annoncé en 2020, alors l'ensemble du système était non fonctionnel.
Or, c'est une grosse bêtise.
Et elle a pourtant été reprise par en toute bonne foi par des poids lourds, y compris de l'information de défense, comme l'ISW (Institute for the Study of War) qui publie des bulletins très observés sur le conflit Ukrainien.
Pourquoi Rassviet fonctionne à 507 km d'altitude ?
Plusieurs raisons. D'abord, il faut bien comprendre que les satellites (Russes comme les autres) sont suivis depuis le sol. Ce n'est pas spécialement difficile, on appelle ça du SSA (Space Situational Awareness) et cela requiert un investissement pour un radar et une ou deux stations de suivi optique. Le déchiffrage des données est un peu plus long, parce qu'il faut suivre les références dans des catalogues de satellites publics et privés, croiser les informations avec des lancements, et savoir si oui ou non le satellite qu'on vient de trouver est actif. Donc on sait, oui, on sait exactement où sont les satellites des deux lancements orbitaux du système Rassviet de Bureau 1440.
Alors, où ?
On en parlait déjà en août, sur les satellites du premier groupe, un est tombé vite en panne et il est rentré se consumer dans l'atmosphère. Sur les 15 autres, deux sont pilotés mais probablement inactifs, et 13 sont... Regroupés à une altitude de 507 km d'altitude environ. Ils ont été très précisément phasés, c'est à dire espacés régulièrement sur plusieurs mois, pour occuper des places dans une chaîne de satellites. Et cela, déjà, indique très clairement que ce groupe de 13 est actif et forme un ensemble cohérent. On peut d'ailleurs observer que leur trace au sol fait qu'ils sont capables de se suivre au-dessus de l'Ukraine à des intervalles de quelques minutes pour former une "fenêtre de connectivité" qui dure environ une demi-heure, une, deux ou trois fois par jour. C'est trop peu pour un système actif, trop peu pour des forces au sol ou des drones, trop peu pour des missiles. Mais ce n'est que le premier groupe.
Car bien sûr, le 23 juillet, un deuxième groupe de 16 satellites a décollé. Sur ceux-ci, deux sont inactifs et sont à une altitude si basse qu'ils vont très probablement rentrer se consumer dans l'atmosphère dans les jours à venir (j'ai fait le calcul, éventuellement c'est sauvable mais la dépense en carburant est énotme). 9 autres sont en train d'augmenter leur altitude, ou en tout cas ont montré qu'ils pouvaient se déplacer précisément. Et 5 font maintenant partie... Vous l'avez deviné, de la constellation à 507 km d'altitude. C'est le deuxième grand argument : on ne manoeuvre pas deux groupes différents de satellites pour construire un maillage à 507 km d'altitude pour le plaisir.
Enfin, il semble que cette histoire de constellation opérationnelle à 800 km date de plusieurs années. Or il n'est pas rare que les déclarations soient amendées auprès de l'ITU sans que cela fasse beaucoup de bruit. En témoigne par exemple la grande migration des satellites Starlink V2 mini optimized de SpaceX qui opérait avant à quasiment 530 km et qui sont maintenant autour de 460-480 km. Donc à défaut de suivre les annonces, suivez plutôt les relevés !
Reste la question du pourquoi. A 500 km, on capte mieux les signaux qu'à 800, il y a donc besoin de moins de puissance, et la distance couverte est plus courte, donc il y a moins de latence. Ce qui peut jouer un rôle déterminant, en particulier lorsqu'on envisage de mettre ça sur des drones ou missiles qui vont à quelques centaines de km/h. Il y a aussi moins de problèmes pour atteindre l'orbite quand on a pas besoin de se coordonner avec les autres joueurs qui sont au-delà des 510 km d'altitude (SpaceX en partie, OneWeb, Amazon, SpaceSail, Guowang etc). Et puis, si la couverture marche bien au-dessus du front...
Les bonnes et les mauvaises nouvelles
D'abord, les mauvaises. Clairement, si les satellites du deuxième lot étaient montés au-delà des 507 km d'altitude, ou n'avaient jamais atteint cette orbite, on aurait pu évoquer une anomalie sur l'ensemble de la constellation, quelque chose qui ne va pas, ou tout simplement une bizarrerie qui montre que le système n'est pas encore opérationnel. Malheureusement, d'avoir le deuxième groupe qui vient se phaser sur deux mois et demi pour intégrer la même altitude avec des espacements similaires, désolé mais c'est un signe que Rassviet, ça fonctionne. D'autre part, avec non plus 13 mais prochainement 26 satellites sur la même orbite, ils vont pouvoir doubler leur couverture temporelle. Ce sera toujours très loin de pouvoir offrir quoi que ce soit de continu, ou d'avoir un débit correct (un seul satellite dans le ciel à la fois, ça pose des soucis). Mais clairement, ça va dans la mauvaise direction pour les européens et Ukrainiens. On est également pile dans la même configuration dans laquelle on était à la mi-juillet, donc le décollage du troisième lot, si Bureau 1440 n'a pas fait de changement majeur, ne doit pas être très éloigné.
Autre mauvaise nouvelle, les satellites du groupe 2 ont plus rapidement atteint l'orbite opérationnelle que ceux du numéro 1. Alors certes, ils ne sont toujours que 13 sur 16 et tous ne seront pas en place au 15/10, mais ça fait 3 mois au lieu de 4. C'est lent, mais ça accélère.
Il y a quand même des bonnes nouvelles. La première c'est qu'au 8 octobre, il n'y a pas eu de nouveau décollage. L'augmentation du rythme des mises en orbite n'est donc pas fulgurante, et ça c'est bien. Pour rappel, il faudra environ 288 satellites en orbite pour une constellation "globale" et environ 156 satellites pour une couverture acceptable de la zone Ukraine-Russie. Donc il y a encore beaucoup de marge avant d'avoir un système opérationnel.
Autre bonne nouvelle, c'est qu'au premier tir Rassviet a été handicapé d'un satellite, au deuxième ce sont deux unités qui vont rentrer dans l'atmosphère. Soit un taux de perte de 3/32 ou pratiquement 10%. Mais cette mauvaise nouvelle est à pondérer, parce que le 27 septembre, un des deux satellites considérés comme en panne a manoeuvré. Et ça, ça nous montre que peut-être qu'il ne s'agit pas d'une panne généralisée mais peut-être simplement d'un problème de software embarqué, d'un souci d'antenne ou d'une panne partielle. Toujours ennuyeux, mais moins grave.
Enfin, au rand des nouvelles ni bonnes ni mauvaises, il y a ces satellites au statut un peu bâtard. Ils ont manoeuvré tôt, puis personne ne s'en est occupé pendant un mois, puis une rehausse d'orbite, puis un mois qui passe, etc. Difficile de connaître leur statut exact, sinon qu'ils ont perdu plus de carburant que les autres car il faut s'en occuper périodiquement pour qu'ils ne descendent pas trop bas. Il reste 3 satellites dans cette situation, deux du premier tir, un du deuxième (qui "grimpe" actuellement).
Revenons sur nos prévisions
C'est la seule façon de savoir si une prévision est bonne, de regarder si avec notre analyse de fin août, on est toujours dans les clous.
La bonne nouvelle, c'est que je sers encore à quelque chose : on est toujours dedans malgré l'accélération de la mise à poste des satellites du groupe 2. La prévision, c'était pour le 1er janvier 2027 :
Scénario “optimiste” : 80 satellites lancés, environ 40 en place, 29 en transfert, 11 perdus.
Scénario “moyen” : 64 satellites lancés dont un lot à la toute fin d’année, environ 29 en place, 29 en transfert, 6 perdus
Scénario “lent” : 48 satellites lancés, 29 en place, 15-16 en transfert, 3-4 perdus.
Clairement, on peut désormais exclure, je pense, un scénario optimiste. 32 satellites ont été lancés jusqu'ici, je doute que Bureau 1440 ait un tir par mois en octobre/novembre/décembre. Certes, c'est possible mais de moins en moins probable. Les deux autres scénarios, le "moyen" et le "lent" sont toujours d'actualité. Les satellites du deuxième groupe en poste, je pense qu'on va voir un décollage autour du 20 octobre pour un troisième tir, et on pourra environ 15-20 jours plus tard savoir lesquels fonctionnent et s'il y a encore une fois des unités en panne.
Pour rappel, on est à 1 perdu (sûr) au 1er groupe, 2 perdus (extrêmement probable) au 2è groupe. Un scénario "lent" avec aucun satellite du 3è groupe en place au 1er janvier est possible : 48 lancés, 26 en place (même nombre qu'aujourd'hui), 3-5 entre deux eaux, 15-16 en transfert et 3-4 perdus. Comme exprimé fin août, je doute fort que s'il y a un nouveau décollage pour passer à 64 satellites, ce soit avant les tout derniers jours de l'année.
Quelques autres trucs
Observer le déploiement de Rassviet, c'est un peu regarder les carottes pousser. Il y a parfois des surprises, mais c'était surtout un lent jeu de patience pour savoir si oui ou non les satellites allaient se synchroniser pour aller sur la même orbite que celle du premier groupe. Cela dit en chemin on apprend quelques trucs intéressants.
Le premier, c'est que Bureau 1440 estime avoir suffisamment de carburant dans ses satellites pour "gâcher" de la durée de vie d'un satellite en le laissant à une altitude très basse plutôt que de régler sa synchronisation (son "phasing") de façon plus lente mais plus économique à haute altitude. Le numéro 10 du premier vol est descendu jusqu'à 270km d'altitude moyenne, il perdait tous les jours 800m d'altitude, et pourtant les équipes l'ont récupéré 30km sous son altitude de déploiement (celle qu'il avait atteint avec la fusée Soyouz) pour l'emmener à son orbite opérationnelle entre le 24 juin et le 29 août. C'est pour cette raison que je n'ai pas encore tout à fait déclaré morts les deux unités 17 et 23 (2è vol) même s'ils sont aujourd'hui sous les 250 km d'altitude et qu'ils descendent de plus d'1,2 km par jour.
L'autre truc, c'est qu'on sait aussi grâce à la propulsion des autres satellites, à quel rythme ils peuvent grimper. Le plus vite que j'ai observé c'est environ 8-9 km par jour pendant 2 semaines. Ce qui est franchement une bonne performance pour des satellites à propulsion électrique-ionique. Evidemment, plus ils restent à des altitudes d'environ 300 km ou moins, plus ils perdent du carburant à simplement rester en orbite. C'est le cas de ces satellites de "l'entre deux" : le numéro 14 (premier vol) a déjà été rehaussé 3 fois depuis la mi-juin, et il reste à environ 348 km aujourd'hui.
Il est aussi possible que Bureau 1440 et le Ministère de la Défense Russe utilisent ce satellite pour tester un maillage de la constellation à très basse altitude. Un satellite de "test" sur un des premier lots, c'est utile. Particulièrement pour évaluer les modèles vs les mesures pour la propulsion, la distribution électrique, la clarté du signal des antennes ou la compensation de l'effet Doppler (plus un satellite est bas, plus il défile vite dans le ciel, plus ses signaux sont déformés par rapport à un point fixe).
D'ailleurs je ne dis pas ça tout à fait au hasard, SpaceX et d'autres opérateurs envisagent des maillages à très basse altitude pour leurs constellations ou parties de constellations utilisées pour du D2D (direct to device = vers les smartphones en direct). A priori ce ne sera pas dans les premiers usages de Rassviet.
En conclusion
Eh bien rendez-vous d'ici fin novembre ou durant décembre, pour tenter de voir comment le schéma de déploiement a évolué. Ce qui est certain par contre, c'est que ceux qui ont affirmé en juillet/août que le système Rassviet avait d'énormes problèmes de déploiement et qu'il ne serait jamais opérationnel avaient tort.
Le déploiement est cependant très lent et il y a encore loin avant que la Russie ait son "Starlink militaire-privé".